Debussy

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Allez, on met les voiles, en route pour la Rochelle avec Debussy. Quoi de plus approprié pour jouer La Mer et Nocturnes avec son chant de sirènes. Et de surcroît dans un ancien marché aux poissons ! Oui, la Coursive, salle de concert locale où nous avons répété et donné deux concerts, était pendant plus d’un siècle à partir de 1847 le lieu de la criée, après avoir été un couvent. Cliquez ici pour en connaître davantage sur l’histoire de cet endroit. C’est très joli, mais malheureusement assez peu adapté aux concerts classiques et qui plus est, à nos vieux instruments. C’est typiquement le genre de problèmes rencontrés fréquemment dans les scènes nationales qui n’ont pas été conçues pour la musique mais pour tout genre de spectacles vivants. Cela engendre une adaptation dans notre jeu, celle de devoir jouer plus soutenu notamment. Le son disparaît quasiment immédiatement et nous devons « nourrir », comme il se dit dans notre jargon, le son afin qu’il ne « retombe » pas. On s’en plaint sans exagération puisqu’il y a bien pire que de passer cinq jours à la Rochelle pour son travail.

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C’est à se demander si Debussy n’avait pas composé cette musique en Charente-Maritime, mais il n’en est point. C’est plutôt la Manche que Claude avait en tête au moment de terminer l’écriture de La Mer puis la Seine de Paris où la pièce fût donnée pour la première fois avec l’orchestre Lamoureux, voire même la mer japonaise dont Hokusai à peint La Grande Vague qui servit à ornementer la couverture de la première édition de la partition. D’ailleurs, le sous-titre de cette symphonie parle de lui-même : « Trois esquisses symphoniques ». Un article sur France Musique nous renseigne un peu plus sur le contexte de cette pièce magique, incomprise à son époque et toujours loin de de faire l’unanimité de nos jours un siècle plus tard. L’émission Musicopolis à également donné une série sur l’histoire de ce compositeur complexe et mal connu (et mondialement connu à la fois). Nous fêtons cette année le centenaire de sa mort, ce qui valait bien un concert 100% Debussy.

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Les trois mouvements nous dressent un tableau vivant des représentations de la mer : « De l’aube à midi sur la mer », « Jeux de vagues », « Dialogue du vent et de la mer ». Chaque tableau est riche en figuralisme puisque l’on peut imaginer la mer calme, agitée, le vent doux ou les mouvements caractéristiques à cet environnement nourrissant rêves et peurs. Vous prêterez attention à un instrument très grave au début du troisième mouvement où il est mis en avant, il s’agit du contrebasson (mode d’emploi de la contrebassoniste de l’orchestre de Paris). Voici sa partition, il faut beaucoup compter et attendre (Tacet = silence) avant de pouvoir jouer mais heureusement il a des repères, des extraits de la partie de flûte ou de timbale lui sont écrits afin qu’il/elle ne soit pas perdu. Car même s’il joue peu, il est essentiel lorsqu’il joue enfin. Il dépasse tous les autres instruments dans l’orchestre, impossible de le manquer s’il est là.

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Écoutez donc et laissez vous conter la mer avec l’orchestre sur instruments d’époque Les Siècles dirigé par François-Xavier Roth. Certains me demandent parfois la différence avec un orchestre moderne, je vous laisse comparer avec un autre enregistrement de la même oeuvre par l’orchestre de Paris sous la baguette d’Esa-Pekka Salonen. Pendant ce temps, je vais faire un tour à l’aquarium de la Rochelle afin de me baigner dans l’imaginaire de cette fameuse mer.

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Voilà une drôle de sirène que je n’aimerais certainement pas rencontrer lors de ma baignade… C’est dans le troisième mouvement de Nocturnes (Pierre Boulez et le Cleveland Orchestra) que celles-ci se font entendre. Dans le premier mouvement, « Nuages », le cor anglais et les basses sont mis à l’honneur. En ce qui concerne le cor anglais (Rhapsody pour Cor anglais et piano de Debussy), il s’appelle ainsi non pas pour des origines anglo-saxonnes mais parce qu’il est coudé, l’angle qui le caractérise lui a donné cet adjectif. Il rejoint la famille des anches doubles (celles dans lesquelles il faut souffler pour produire un son) avec son ami le hautbois (petite lesson donné par François Leleux, grande figure française de cet instrument, après Jean-Claude Malgoire qui vient de nous quitter) — lui étant tout droit — et n’a pour finir rien à voir avec un cor (Schumann par David Guerrier) tant pour ses matériaux, sa forme et son fonctionnement.

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« Fêtes », le second mouvement (6’18 de l’enregistrement de Boulez) porte bien son nom grâce aux trompettes et leurs compagnons les cuivres. Cette fanfare ne laisse pas de doute quant aux intentions de ce mouvement. On imagine bien l’ivresse qui nous amène à rêver des « Sirènes » chantant dans le dernier mouvement, sans parole. Est-ce réel, d’où viennent ces voix? En ce qui nous concerne, les seize chanteuses du Collegium Vocale de Gand étaient assises au milieu des cordes de l’orchestre. Imaginez un peu, nous étions déjà 52 (violons, altos, violoncelles et contrebasses confondus) et le choeur de femmes attendait, assises parmi nous, leur troisième mouvement bien sagement jusqu’à leur intervention sur des Ou, Ah, son bouche fermée, etc. Magique ! Voyez le schéma de l’implantation — à l’attention des régisseurs qui installent le plateau — pour Nocturnes. Les chaises roses et rouges placées dans le pupitre de cordes (tout autour du chef en demi-cercle) sont celles des chanteuses.

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On peut comparer avec le plan du reste du programme. Trouvez les différences.

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On reprochera à Debussy son manque de thèmes et une recherche bien trop poussée sur les timbres, couleurs, impressions musicales, qui aurait dû rester à l’état de recherche selon certains… C’est justement ce qui le rend si exceptionnel, sa musique est un tableau audio. Très moderne, trop peut-être pour son temps. Deux autres pièces composaient notre programme, Danse sacrée et Danse profane pour harpe et orchestre et le Prélude à l’après-midi d’un faune, où la flûte est le narrateur avec son chant doux et enchanteur. On aura parcouru toute les phases de la journée avec ce programme (aube, après-midi, nuit).

En route pour Poitiers, aurons-nous autant de succès qu’à la Rochelle ?

 

1000661.jpgCette salle moderne, le TAP (Théâtre Auditorium de Poitiers), se prête beaucoup mieux à notre musique, elle sonne « toute seule », « il n’y a rien à faire ». Les silences sont vivants et les notes résonnent davantage ce qui nous laisse la liberté de travailler les couleurs plutôt que la présence. Public conquis et nous heureux.

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Et enfin, une dernière date à St Germain en Laye, ville natale de Debussy, ce qui est de mise pour un anniversaire. Très jolies coulisses bien que souterraines. Ce concert était enregistré par Radio Classique, il s’écoute jusqu’au 2 juin.

 

En plus

1010433.jpg– Un peu de lecture, Alto solo de Volodine. Histoire farfelue mais probable imaginant l’impact d’un groupe fasciste sur la culture.

– Notre concert avec Insula à Aix-en-Provence est en écoute jusqu’au 4 juillet. Messe en Ut de Mozart avec la fabuleuse Sandrine Piau.

Celui de janvier, Rossini/Cherubini, avec Insula dirigé par Leonardo Garcìa Alarcòn à l’île Seguin est disponible sur France Musique.

– Le projet de Françoise Nyssen d’une maison commune de la musique expliqué sur France Musique. Va-t-on enfin développer d’autres façons d’apprendre la musique en France et de surcroît sans le passage obligé au conservatoire pour être considéré comme musicien?

– ♡♡♡ Un Atlas sonore pour entendre la même histoire à travers toute la France avec tous les dialectes et accents possibles.

– La chanteuse soliste Julie Fuchs virée d’une production car enceinte. La metteur en scène soutient une décision prise pour des raisons de sécurité. Changement de chanteuse plutôt que de mise en scène ? Débat ouvert.

– La mémoire echoïque, un article sur une activité du cerveau auquel le musicien (celui qui fait de la musique et non le professionnel) fait appel tous les jours.

– Autres bienfaits de la musique sur le cerveau, sujet soulevé en image par France Musique et France Info.

– France Info encore pointe la disparition des chanteurs français trop coûteux sur la scène lyrique française.

– Le journal La lettre du musicien fait peau neuve. Il s’adresse à tout le monde, regorge d’actualités et d’anecdotes.

On se retrouve tout bientôt pour la Nonne Sanglante de Gounod avec Insula et un metteur en scène que j’aime beaucoup, David Bobbé.

D’ici là je fais le plein de vitamines D avant d’être enfermée dans la fosse de l’Opéra Comique de Paris.

Chloé

2 réflexions sur “Debussy

  1. Irène Le Roch dit :

    Merci Chloé. Comme toujours j’apprends beaucoup. J’avais bien remarqué le mélange des choristes et des musiciens, je ne sais si cette pratique a vocation à se pérenniser mais ce ne doit être ni très confortable pour les uns comme pour les autres. En tout cas bravo pour ta chronique/(oups)/blog.

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    • chloeviola dit :

      En effet, Irène, ce n’était pas évident du tout d’avoir ces merveilleuses chanteuses dans les pattes. Le pupitre d’alto, par exemple, était séparé en trois par les sirènes. Ça implique un contact visuel tout comme auditif assez limité avec nos chefs. Il m’est arrivé à la Rochelle d’être plus près des seconds violons que de mes copains altistes. Pas très pratique mais pas si désagréable. Être entouré de sirènes qui chantent est un rêve bien connu et partagé, non?

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